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Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la Radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
« Si vous êtes partis en vacances quelque temps, n’avez-vous pas eu un étrange sentiment en rentrant chez vous ? Vous vous êtes absentés plusieurs jours, une semaine ou deux, vous avez vécu des expériences heureuses et malheureuses, vous avez goûté, senti, touché, vu mille choses qui, d’une certaine manière, en venant s’agglomérer à votre palette de souvenirs, vous ont agrandi et fait mûrir. Bref, vous êtes revenu en étant un tout petit peu différent qu’à votre départ et cette altérité qui s’est créée en vous a comme renouvelé votre identité. Tout s’est passé comme si, au moment où vous avez mis la clef dans la serrure et avez ouvert la porte de votre maison, de votre appartement, c’est un étranger qui y est entré. Vous, - étranger familier -, à la fois toujours le même et radicalement autre.
Mais voilà, tout le sujet est là. Vous avez changé, mûri, vous vous êtes métamorphosé et vous revenez chez vous, où tout est demeuré en place. La commode, la chaise de la cuisine, la lampe, le verre, tous ces objets sont là, familiers, ils vous accueillent et constituent – mis bout à bout -, votre « chez moi », mais voilà, ils sont là et ils n’ont pas changé. Ils ne changeront jamais. Certes, ils s’abîmeront un peu avec le temps, mais ils sont égaux à eux-mêmes, ils ne se sont pas augmentés de souvenirs, ils n’ont pas vécu d’émotions, ils n’ont pas mûri, ils n’ont pas changé.
A chaque fois que je m’absente quelques jours et que je reviens chez moi, je suis prise à la gorge par ce sentiment, par cette idée terrible : celle de l’éternité des objets et de la mortalité des vivants. Parce que derrière toutes ces phrases, derrière tous ces sentiments, derrière tout ce que je viens de vous dire, il y a cette idée-là : le fait que nos objets nous survivront. Cette tasse achetée dans une brocante, cette table donnée par un ami lors de son déménagement au Chili, cette chaise découverte chez ce petit artisan en Bourgogne et entièrement faite à la main…
Un jour, lorsque chacun de nous sera mort, d’autres êtres vivants viendront dans nos appartements et maisons et les videront. Ils mettront cette tasse dans un carton, cette table ira peut-être à la déchèterie, ces livres par milliers rejoindront une bibliothèque, cette chaise sera récupérée par une association. Et ces objets poursuivront leur vie, leurs mille vies, dans une éternité scandaleuse, dans une indifférence bouleversante, tandis que nous, nous qui les avons découverts, nous qui les avons choisis, nous qui les avons achetés, nous qui avons vécu parmi eux, aurons disparu.
Ce n’est pas une raison pour leur en vouloir, pour les maltraiter ; au contraire, tous ces objets, bien après nous, continueront à porter une petite partie de notre âme.
Rien ne nous console de la mort des êtres que nous avons aimés, mais à chaque fois que nous touchons, regardons l’un des petits objets qu’ils ont choisis et que nous avons pu prendre auprès de nous, il y a comme une douce complicité qui apparaît ».
@Tous droits réservés
Pour écouter la chronique en entier, rendez-vous sur le site de RCJ: https://radiorcj.info/emissions/philosophie-gabrielle-halpern/
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